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Pleure le williwaw

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Pleure le williwaw

Message par Luptinote le Ven 7 Déc - 20:38

Je me suis éloignée du côté douceur de l'image, j'espère que ça plaira quand même !


Pleure le williwaw


Se mêlaient l’immensité grise, les haleines glacées d’un blizzard dont le mugissement strident modulé de plaintes lancinantes et de grincements rieurs figeait dans ses violences un paysage pétrifié. Topadely saisit dans les voix décharnées une nuance aiguë et menaçante, une variation infime qui intensifiait le sentiment de tristesse que véhiculait le souffle primaire. La traqueuse ferma les yeux. Elle reconnaissait ce hululement. Le williwaw. Dans cette tourmente chagrine, le dragon ne volerait pas – jamais il ne quittait sa tanière quand se lamentait le williwaw. Topadely jeta un coup d’œil à sa montre. Il était encore trop tôt pour espérer que la nuit tombe bientôt. Cela n’augurait rien de bon. Greyirch allait se mettre en chasse. Il fallait qu’elle le déniche la première. Son entrain carnassier émergea du frimas que la banquise avait insinué en elle. Qui serait-elle aujourd’hui ? Proie ou prédateur ?

Sa seule certitude était celle-ci : elle était en danger. Le cracheur de flammes n’effrayait pas les humains, insectes chétifs moins gênants que des puces. Mais Greyirch, c’était une tout autre affaire. Un monstre de muscles, de griffes. S’il pressentait avant elle où la pisteuse de trouvait, il la suivrait, blanc sur blanc, sans bruit ni ombre, pour planter au dernier instant ses crocs dans sa peau tendre. Que se passerait-il ? Se croiseraient-ils ? Trop de dunes se dressaient-elles entre eux ? Qu’importait. Si le destin voulait qu’ils se rencontrent, Topadely devait mettre avant lui le nez sur ses traces. Alors ce serait elle la traqueuse silencieuse, le suiveur fatal.

Ses doigts tremblaient un peu sur le manche de son surin. Le froid, bien sûr, elle y était rompue, depuis dix-sept hivers qu’elle passait entre la poudrerie de glace et les congères à igloos. Elle n’avait rien de commun avec les habitants du centre de l’île, réfugiés autour de sources chaudes, abrités des givrées mortelles. Topadely était une vraie, une dure, une féroce. L’adrénaline, elle connaissait aussi, mais ils étaient rares les jours où le williwaw s’éveillait et qu’elle se retrouvait seule sur le territoire de Greyirch.

Elle se positionna dos au vent pour entrouvrir son manteau de peau sur la largeur d’une main, trouva sa poche intérieure et sa gourde. L’excitation faisait monter sa température. Fait trompeur, car si elle s’arrêtait trop longtemps, sa fourrure enroulée autour de son buste nu ne suffirait plus à conserver sa chaleur corporelle. Elle repartit donc en accélérant le pas vers son igloo. Le vent n’en était qu’à ses balbutiements, mais déjà il couvrait le bruit de ses bottes rembourrées dans la couche de neige fraîche. Les flocons qui s’écrasaient sur ses sourcils n’étaient pas très épais, mais leur abondance et leur ballet chaotique bouchaient le champ comme les grands brouillards d’été.

Topadely progressa jusqu’à ce que le vent pleureur se mette à hurler ses plaintes et atteigne sa pleine puissance. Son monologue fluide aux trémolos stridents transpirait une force presque agressive, la promesse d’une méchante morsure à qui dévoilerait une parcelle de chair. Topadely le subissait le long du fin liseré dénudé qui lui permettait de voir. Aux aguets, elle ne distinguait rien, ne sentait rien de suspect. Au bout d’une heure, elle commença à songer qu’elle parviendrait aux abris de son clan sans anicroche et ce constat brassait en elle un cocktail de confort fainéant et de déception inconsciente. Ni chasse ni aventure pour aujourd’hui.

Greyirch avait de la...

Elle se figea. Là. Infime, insaisissable, présent. La vagabonde ferma les yeux. Cette odeur... Un parfum musqué avait chatouillé ses narines sous son cache-nez avant d’être soufflé par les bourrasques.

Elle rouvrit les paupières et, une main en visière pour se protéger des fouets floconneux, pivota sur elle-même vers l’origine de la tempête. Elle ne vit rien. Presque rien. Ce fut à peine un frôlement à l’angle de son œil, un détail sans forme ni consistance qui, pourtant, s’était mu.

Un sourire mauvais étira ses lèvres. Elle descendit un peu le tissu qui la couvrait des pommettes jusqu’au cou et, faisant fi des crocs de givre du vent, elle dévoila son nez, renifla. Elle en eut le cœur net : quelque chose rôdait. Proche.

Ce n’était pas l’odeur de mort que certains grands ours distillent dans leur sillage. C’était plus doux que les relents de charognes ; Topadely y retrouvait des parfums de sueur, de fourrure humide, de souffle fétide. La flagrance se perdit rapidement, mais la jeune femme avait la certitude que Greyirch se trouvait dans les parages. Malheureusement pour elle, les indices de présence s’effacèrent très vite. Soit le monstre s’était éloigné en suivant une route lointaine, soit il l’avait repérée, elle, et se tapissait pour mieux mener son assaut.

Pour se dissimuler, elle choisit une éminence presque verticale que des semaines de vent et de neige avaient patinée pour la rendre dure et lisse. Un mur de glace haut de deux mètres qui la protègerait d’une attaque par-derrière. Elle s’accroupit le long de la paroi, les yeux grand ouverts, la respiration régulière malgré la douleur de l’air dans ses sinus, sa gorge et sa trachée.

Elle patienta pour que Greyirch se trahisse de nouveau, mais il ne se manifesta pas et, avant de se mettre à grelotter de froid, Topadely dut repartir. Elle se faufila entre des dunes frigorifiées, dans des travées étroites, pour soudainement se hisser à l’air libre, humer, scruter la banquise, puis disparut très vite dans les anfractuosités du relief.

Au bout de quelques minutes de ce déplacement haché, elle sentit à nouveau cette odeur forte de chien mouillé, de respiration chargée d’esprits alimentaires. Aussitôt, elle marcha à quatre pattes vers le sommet d’une éminence. Rien. Le brouillard, la poudreuse et le givre bouchaient l’horizon. Cette fois, il n’y eut pas un mouvement.

Topadely se jeta au bas de la colline. Si Greyirch était camouflé, elle-même était visible, avec sa peau tannée de soleil, ses cheveux très bruns et ses vêtements de cuir et de poil gris. Elle tira de son fourreau son surin et progressa en gardant la lame à l’air libre, sur ses gardes.
Elle repéra un cul-de-sac qui lui permettrait de monter une garde sommaire durant quelques minutes, le temps de saisir si la bête la traquait réellement.

Elle tourna le dos aux parois blanches et s’accroupit. Elle n’eut pas à attendre longtemps.
Les effluves revinrent. Dans la lumière trouble, où l’on ne sait si le soleil éclaire ou ombre de paysage, elle crut distinguer des silhouettes qui disparurent aussitôt. De plus en plus, ça sentait le loup. De plus en plus, elle frissonnait de trouille et d’excitation. Mais avait-elle le bagage suffisant pour vaincre le prédateur de la banquise ? Des guerriers autrement plus farouches qu’elle y avait laissé la peau. Qu’importait. Perdue dans le williwaw, elle n’avait guère le choix.

À propos de vent, elle capta quelque chose d’étrange. Un son grave, un tambourinement feutré et régulier. Des pas. Le bruit d’une démarche surpassait le chagrin de la tempête. Ce devait être gros, pesant et... proche à la toucher.

Pourtant, ses yeux ne voyaient toujours rien !

À moins que la bête ne vienne de derrière elle.

Avant qu’elle n’esquisse un mouvement, Topadely entendit clairement la chute lourde, sourde et amortie d’une masse, juste là. Dans son dos. L’instant d’après, le souffle puant d’un animal lui tiédit la nuque, embauma son visage.

Trop tard.

Sa traque avait échoué, mais elle ne partirait pas sans une petite danse. Peut-être blesserait-elle Greyirch avant qu’il ne la tue !

D’un bond, elle se retourna, lame brandie avec une grimace de défi, mais son cri de rage mourut sur ses lèvres.

Devant elle se tenait un chien. Un chien immense, au long museau, à la robe blanche marbrée d’un gris bleuté. Juché sur son dos par un solide harnais de cuir, un homme levait une main amicale dans sa direction. Lestement, il sauta au sol. Topadely reconnut les manteaux tissés de laine que portaient les habitants des sources chaudes, les bottes plus fines que les siennes, car les Intérieurs ne marchaient que rarement dans la neige. Sa face était recouverte de grosses lunettes étanches et enroulée dans une écharpe épaisse. Quand il parla, son souffle ne passa même pas à travers, ne s’éleva pas en nuages de vapeur blanche.

— Madame, une tempête approche ! Vous devez rentrer avec nous avant la nuit !

Topadely soupira. La science des Intérieurs était impressionnante – ils lisaient assez bien les aléas du temps.

— Nous avons prévenu votre village, tous sont en route pour se réfugier en ville.

Il lui tendit un bras obligeant.

— Montez, madame. Nous y serons dans quelques heures.

La jeune femme tourna le nez vers l’arrière. Peut-être Greyirch ne serait-il ni une proie ni un prédateur, ce soir. Une tempête, ou pire, un vent catabatique, pouvait se révéler plus meurtrière encore qu’un monstre affamé. Des semaines durant, des mètres de neige pouvaient tomber sur leur campement. Cela était déjà arrivé, six ans auparavant, et les quelques réfractaires qui avaient préféré leur igloo à la sécurité de l’exil n’avaient jamais été retrouvés.

Topadely accepta le bras tendu du chevaucheur de chien et se laissa entraîner vers l’animal. De son long museau, il flaira l’inconnue, mais n’émit aucun commentaire. En quatre mouvements fluides, tous deux s’installèrent sur le dos large de la bête, qui les porta vers le nord.

Dans son chemin, la monture canine s’arrêta d’un bloc. Elle huma, gronda, aboya soudain à l’encontre d’un détail invisible dans la distance. La jeune femme leva le nez pour sentir elle aussi ce qui l’inquiétait, et finit par la percevoir – une puanteur de charogne.

Elle eut un rictus madré.

« Après l’hiver, songea-t-elle, on se reverra. »

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« Il faut que les phrases s’agitent dans un livre comme des feuilles dans une forêt, toutes dissemblables en leurs ressemblances. » Flaubert

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